EPIDEMIOLOGIE DU VIRUS C EN TUNISIE : Ou en sommes nous ?
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En dehors des très rares cas d'épidémie, ou de formes aiguës, les données épidémiologiques de l'hépatite C sont fournies habituellement par :
- le dépistage chez les donneurs de sang de l'Ac anti HCV, en sachant qu' il existe un biais
de sélection important.
- les enquêtes de séro-prévalence qui sont d'un grand intérêt, mais qui doivent être réalisées
sur des échantillons suffisamment représentatifs de la population cible.
Il faut néanmoins noter d'emblée l'évolution importante des caractéristiques de l'épidémiologie de l'hépatite C au cours des dernières années, et la diminution très vraisemblable du pic de l'épidémie par la maîtrise de certains facteurs de risque (31). Mais il reste à faire face à moyen terme à ses complications, en particulier les cirrhoses et les cancers (36).
Environ 170 millions de personnes ( 3% de la population mondiale ) sont infectés par le virus C, avec 3 à 4 millions d'individus infectés par an. La prévalence globale est variable sur le plan géographique.
|
REGION
|
POPULATION GLOBALE |
PREVALENCE HEPATITE C % |
POPULATION INFECTEE ( en millions ) |
PAS DE DONNEES |
|
AFRIQUE
AMERIQUE
MEDITERRANNEE ORIENTALE
EUROPE
ASIE SUD EST
PACIFIQUE OUEST |
602
785
466
858
1.500
1.600
|
5,3
1,70
4,60
1,03
2,15
3,90 |
31,90
13,10
21,30
8,90
32,30
62,20 |
12
7
5
19
3
11 |
L'hépatite C, habituellement asymptomatique évolue soit vers :
- la guérison spontanée dans 25 à 30%
- la chronicité dans 70 à 75%
L'intervalle entre infection et cirrhose est d'environ 30 ans avec des variations :
1/3 évolue vers la cirrhose en < 20 ans et un 1/3 > 40-50 ans
Les complications de la cirrhose à type de C.H.C surviennent au rythme de 3 à 5%/an et à type d'ascite, d'hémorragie digestive, etc…dans 5 à 10% / an.
1- Enquête menée dans le Gouvernorat de Ben Arous par le Service de Gastro H. Thameur ( 6 )
Sept. 1994 -Avril 1996 a concerné 3.087 habitants dont 22 patients étaient Ac HCV+. Ses résultats serviront de repère et feront l'objet d'une comparaison avec ceux des autres sources.
2- Unité de Recherche H. Thameur 2001-2002 ( U.R ) : l’étude a intéressé les hépatites B et C dans la Tunisie du Nord et a été menée conjointement avec le Centre National de Transfusion Sanguine ( C.N.T.S ), la Banque du Sang ( B.S ) de Nabeul, les Services de Gastro-entérologie de l'Hôpital H. Thameur et de Nabeul et a permis de collecter 71 patients Ac HCV+.
1- Hôpital Militaire : Banque de sang et Service de Gastro-entérologie ( 8 )
2- Institut Pasteur de Tunis ( 33)
3- Centres d'Hémodialyse : Enquête Nationale Pr Ayed - ( Hôpital C. Nicolle ) ( 3 )
Enquête chez les hémodialysés du Sud ( 21 )
III- Sexe : Le sexe féminin représente 86,3% des Ac HCV+, alors qu'il ne représente que 60,90% de
l'échantillon étudié.
A -Transfusion : le dépistage du virus C dans les banques de sang a été rendu obligatoire en 1994 en Tunisie. Un antécédent de transfusion a été noté chez 15% des Ac HCV+, versus 2,55% chez les Ac HCV- ( P = 0,004 ). 80% des HCV + avaient un âge supérieur à 40 ans.
1- Tatouages-scarifications : les tatouages ont été notés chez 18,2% des HCV+ contre 4,1% des HCV- ( P = 0,008 ). L'âge des tatoués était supérieur à 50 ans dans 80% des cas.
2- Circoncision à domicile : Cette notion a été retrouvée chez 24,8% des Ac HCV+ et chez 75,2% des Ac HCV–.
1- Aiguilles à usage multiple : Cette pratique a été notée chez 70% des Ac HCV+ et 71% des Ac HCV -. Il faut néanmoins noter que 40% des Ac HCV+ avaient cette notion comme seul facteur de risque.
2- Soins dentaires : La moitié des populations Ac HCV+ et Ac HCV– a consulté un dentiste au moins une fois dans sa vie.
H- Aucun seul facteur de risque n'a été retrouvé chez 22,78% des sujets Ac HCV+.
I- PREVALENCE
1- Banques de sang
a) Hôpital Militaire ( 8 ) : sur 71.444 dons testés en 1996, la prévalence des Ac HCV+ était de 0,13%, en sachant qu'il s'agissait dans cette étude de jeunes recrues, toutes de sexe masculin. Une notion intéressante émerge néanmoins, celle de l'existence d'un gradient Nord/Sud.
b) Institut Pasteur ( 33 ): sur 8.782 échantillons testés en 1997 la prévalence était de 0,2%.
2- Enquêtes
a) Institut Pasteur : ( 24 ) 2 populations ont été testées en 1997 dans 2 gouvernorats différents.
- Béja : dans le Nord-ouest ( 4.869 patients ) la prévalence était de 1,62%.
- Tataouine : dans le Sud Gouvernorat choisi pour sa forte prévalence en virus B et D. Sur 7.855 sérum testés, la prévalence de l'Ac HCV+ était de 0,12%.
Cette double enquête a mis en évidence un gradient Nord / Sud pour le portage chronique du
virus C
b) Ben Arous ( 6 ) : la prévalence de 0,7% est très probablement sous estimée, car les habitants du
gouvernorat de sexe masculin étaient souvent absents de leur domicile au moment de l'enquête et n'ont
pas tous répondu à l'invitation des enquêteurs pour venir en consultation à l'Hôpital. H. Thameur.
c) L'Enquête Nationale organisée par l'Institut National de Nutrition sur l'alimentation du tunisien qui a porté sur 7.800 personnes nous a permis d'obtenir un échantillon de sérum de tous les patients inclus dans l'étude. La prévalence était de 1,7% dans les échantillons testés ( 5.681 / 7.800 = 75% ). On peut donc retenir ce taux de prévalence de 1,7% pour notre pays, ce qui placerait la Tunisie dans une zone de prévalence intermédiaire identique à l'Europe et aux U.S.A.
3 - Relation infection par le virus C et cirrhose : a fait l'objet de 2 études
- la 1ère menée à l'Hôpital H. Thameur en 1996 ( 13 ) sur un échantillon de 23 patients a montré la présence d'Ac HCV+ chez 35% des patients.
- la 2ème multi-centrique rétrospective faite la même année ( 5 ) sur un échantillon de 314 malades a
mis en évidence la responsabilité du virus C dans la genèse des cirrhoses dans 5 5,7% des cas.
4 - Portage d'Ac anti HCV et virémie : l'Enquête Nationale chez les hémodialysés ( 3 ) a montré que 72,3% parmi eux étaient virémiques.
Un antécédent de transfusion a été retrouvé chez 15% des Ac HCV+ / 2,55% chez les Ac HCV– (P=0,004 ) de l'échantillon de Ben Arous. La transfusion était donc sûrement un facteur de risque important chez les malades transfusés avant 1995. Dans la population de l'U.R cette notion a été plus fréquemment retrouvée chez les porteurs du virus C que chez les porteurs du virus B : 22% / 8,3% ( P< 0,001 ).
L'âge était supérieur à 50 ans chez 80% du groupe, et 80% étaient des femmes qui sont les détentrices de la tradition. La signification du tatouage est très différente dans notre pays de celle des pays occidentaux. Il s'agit d'un signe d'appartenance identitaire et d'une manifestation de communautarisme très ostentatoire !
Dans le groupe U.R les tatouages étaient plus fréquemment notés chez les Ac HCV+ que chez les Ag HBs + 14,8% / 8,7% ( P = 0,09 ). Il s'agit sans aucun doute d'un facteur de risque important dans la
transmission du virus C, en sachant que cette pratique est en train de disparaître.
c) Circoncision à domicile : Cette notion a été retrouvée dans 13,50% chez les Ac HCV+ et chez les 75,20% chez les Ac HCV–. Cette pratique ne semble pas jouer de rôle, de plus elle est actuellement
abandonnée.
d) Barbier et rasage au sabre : Dans le groupe de l'U.R cette pratique est fréquemment notée dans plus de 50% des cas. Elle est plus fréquente chez les jeunes : de 61% avant 25 ans, elle passe à 36,7% au delà de 40 ans. Le rasage de la barbe au sabre est plus fréquent en cas de portage chronique du virus C que du virus B. Il tend à diminuer actuellement puisque 59% des patients exigent du coiffeur un jeu de lames à usage unique. Il est difficile de savoir la place exacte de cette pratique.
4- Contamination familiale : Elle peut être véhiculée par l'usage collectif de matériel d'hygiène par l'intermédiaire de : rasoirs, brosses à dents, pinces à épiler, coupe ongles et chaque fois que les règles d'hygiènes sont insuffisantes et que la promiscuité est forte. Elle est entièrement absente dans le groupe de Ben Arous. Dans le groupe de l'U.R on note que si les brosses à dents sont habituellement personnelles, le coupe- ongles par contre, fait la joie de toute la famille. Cette pratique est notée dans plus de 50% du groupe sans différence significative selon le type de virus, l'âge et le sexe. L'usage commun de lames de rasoir est noté dans 4,99% de l'effectif global dans le groupe U.R sans différence pour les 2 virus. Cette pratique diminue avec l'âge : de 12% avant 25 ans, elle n'est plus que de 1,6% au delà de 40 ans.
Si le risque de transmission ne peut être formellement écarté, il est probablement très faible.
En cas d'infection du père, le risque de contamination n'est pas clairement établi, mais il passerait à priori par une transmission sexuelle à la mère. En cas d'infection maternelle la transmission pourrait se faire pendant la procédure, pendant la grossesse, l'accouchement ou en période de post-partum.
a) Piqûre accidentelle avec du sang Ac HCV+ ( 10,12 ) : Le risque est évalué à 3%. Cette notion n'est pas retrouvée dans notre étude. L'hépatite d'origine professionnelle a diminué par l'éviction de gestes à risque ( vacutainer, conteneurs à aiguilles usagées…), le respect des recommandations lors d'une exposition avec du sang Ac HCV+, et le traitement précoce des hépatites aiguës. Un suivi du
personnel contaminé par ce mode a montré un taux de séroconversion de 0% ( 28 ).
b) Seringues à usage multiple : Cette pratique est retrouvée chez 70% des Ac HCV+ et 71% chez Ac HCV- dans l'enquête de Ben Arous. Chiaramonte (11) a rapporté que cet usage était significativement associé au risque de contamination pour le H.C.V. Il faut cependant noter que 40% des Ac HCV+ de la série de Ben Arous avaient comme seul facteur de risque des antécédents d'injection par des
seringues à usage multiple.
Faut- il ou non arrêter l'activité du chirurgien ?
La réponse est oui en Allemagne, Canada et en Italie. Elle est variable ( cas par cas ) en Angleterre, en
France et aux U.S.A. Aucun cas n'a été signalé dans les différentes études locales.
e) Vaccination de masse : Elle est pratiquée à l'école et/ou pendant le service militaire. Elle est plus
fréquemment notée pour les Ag HBs+ que pour les Ac HCV+ ( 87% / 47,6% ).
1- Rapport annuel du Ministère de la santé publique montre les données suivantes :
Ac HCV+ |
hémodialysés
|
PERSONNEL SOIGNANT |
|||||
|
Année |
1997
|
2000 |
2003 |
1997
|
2000 |
2003 |
|
|
Secteur Public
|
8,8% |
7,9% |
9,4% |
0,70% |
0,99% |
1,53% |
|
|
Cliniques CNSS
|
24% |
22,5% |
16,3% |
0,82% |
1,67% |
1,59% |
|
|
Secteur Privé
|
31% |
24,6%
|
19,8%
|
1,19% |
0,54% |
0,43% |
|
|
Moyenne
|
29,4% |
20,5%
|
17,1% |
1,08% |
0,70% |
0,70% |
|
La prévalence tend à diminuer aussi bien chez les malades que chez le personnel soignant.
Une enquête nationale ( 3 ) a été menée en 2001-2002 et a intéressé 4.340 patients. La prévalence moyenne des Ac HCV+ était de 19,07% variant selon les centres de 0 à 42%. Une autre enquête menée dans le Sud en 1995 a montré une prévalence de 42% chez les hémodialysés ( 21 ). Il s'agit par conséquent d'un problème important dont la maîtrise passe par l'application stricte des règles d'hygiène horizontale.
10- Problème de l'émigration et de Séjour prolongé en Europe : Il concerne quasi exclusivement le sexe masculin, adulte jeune noté dans 16% / 2,1 pour le sexe féminin dans l'enquête de l'Hôpital militaire et 16,1% / 9% dans le groupe de l'U.R.
Aucun facteur n'a été retrouvé chez 19,1% des cas dans le Service de l'Hôpital Militaire et dans 22,79% des cas dans l'enquête de Ben Arous.
Nous disposons du résultat de 3 enquêtes :
La 1ère : Enquête Nationale faite auprès des centres d'hémodialyses entre 2001 et 2003, qui a intéressé 599 patients : Pr Ayed - Hôpital C. Nicolle - ( 3 )
La 2ème: faite auprès des donneurs de sang à l'Hôpital Militaire de Tunis qui a intéressé 80 patients. ( 22 )
La 3ème : faite par l'Institut Pasteur ( 15 )
Les résultats ont été les suivants :
|
Génotype
|
Enquête Nationale
|
Hôpital Militaire |
Institut Pasteur |
|
Nombres de malades |
599 |
80 |
87
|
|
1b
4
1a
2a/2c |
71,04%
11,11%
3,40%
7,04% |
71,80%
6,40%
11,50%
9,00% |
71%
2%
11%
7%
|
Il est à remarquer que le génotype 1b est prédominant quelle que soit la région et le mode de contamination. La répartition est similaire pour les 2 sexes sauf pour le génotype 1b où il existe une prédominance féminine. Le génotype 1b est également le seul génotype retrouvé dans le Nord Ouest alors que le type 4 est fréquent dans la région de Tunis et retrouvé uniquement chez les hémodialysés.
L'hépatite C est devenue pendant la dernière décennie une maladie émergeante en Tunisie, avec des impacts médicaux et socio-économiques importants. L'intérêt des médecins est la conséquence des énormes progrès thérapeutiques permettant actuellement de guérir un malade sur deux. ; celui des pouvoirs publics est suscité par les demandes de plus en plus nombreuses et légitimes des citoyens pour une prise en charge de leur maladie.
La prévalence du portage chronique de l'Ac HCV+ en Tunisie est probablement de l'ordre de 1,5%, chiffre voisin de celui observé en Europe ou aux Etats-Unis. Le sexe féminin est plus fréquemment intéressé, avec un gradient Nord / Sud évident.
Le génotype 1b est le plus fréquent et présent chez plus de 70% des malades infectés. Les différentes études entreprises en Tunisie et en particulier celle de Ben Arous ont montré que les facteurs de risque sont très différents de ceux observés en Europe, en particulier concernant la toxicomanie I.V, pratique absente dans notre population non émigrée.
La transfusion sanguine appartient maintenant au passé et ne représente un risque que pour les malades transfusés avant 1995. Par contre, certaines pratiques ancestrales sont au devant de la scène, en particulier les tatouages et les scarifications. Mais là aussi ces pratiques sont en voie de disparition, de même que le recours au barbier. Les relations sexuelles ne représentent pas un risque majeur. De ce fait il est légitime actuellement de penser que l'infection par le virus C en Tunisie est sur une pente descendante. Reste la contamination nosocomiale, en particulier l'usage du matériel non jetable, l'endoscopie digestive et l'hémodialyse qui sont actuellement une source de contamination. Les règles d'hygiène universelle doivent être appliquées de façon très stricte.
La sensibilisation et l'information de la population concernant les facteurs de risque doivent être un souci majeur à la fois des médecins et des pouvoirs publics. Des campagnes de dépistage doivent être faites en particulier auprès des populations à haut risque afin de mieux cerner les porteurs chroniques du virus C.
La création de réseaux hôpital-ville collaborant avec de centres de références doivent voir le jour afin de prendre en charge les malades atteints d'hépatite C.
4. Bécheur H., Harzic M., Colardelle P. et coll. : Contamination des endoscopes et des pinces à biopsies par le virus de l'hépatite C ; Gastroenterol Clin Bio 2000 ; 24:906-910
6. Ben Nejma H.: Epidémiologie de l'hépatite C en Tunisie : Résultats d'une enquête prospective dans le gouvernorat de Ben Arous -Thèse de doctorat en Médecine - Faculté de Médecine de Tunis 23-07-1996
8. Bouali M.R, Saïd N., Khediri M.F and al. Prevalence of hepatitis B and C in more than 56.000 blood donors ; J. of Hepatol. 1997 Supp. 1-Vol 26-1997-C01/172 ( abstract )
9. Boulière M.: Transmission des virus des hépatites B et C du soignant au soigné : mythes et réalité ; Gastroenterol Clin Biol 2003 ; 27:291-293
22. Hila A.: Etude des génotypes du virus de l'hépatite C en Tunisie : A propos de 80 cas
Thèse de doctorat en Médecine - Faculté de Médecine de Tunis 1998
23. Marchetti B., Pineau L.: Infections à agents transmissibles conventionnels liées à l'endoscopie digestive ; Hygiènes 2002 ; Vol.X-6:379-387
31. Roudot-Thoraval F.: Epidémiologie de l'hépatite C ; Médecine / Sciences 2002 ; 18 : 315-24
32. Sanchez Topias J.M: Nosocomial transmission
International Consensus Conférence on Hepatitis C - Paris 1999