LA MALADIE DE LYME EXISTE T-ELLE VRAIMENT EN TUNISIE?

 

OTHMANI SALAH

Service de Médecine Interne

 

 

 

INTRODUCTION :

 

La maladie de Lyme, du nom de la ville de Lyme où sévi la première épidémie d'arthrite chez des enfants, est une anthropozoonose due à un spirochète du genre borrélia, transmis à l'homme par l'intermédiaire d'un arthropode vecteur, une tique du genre ixodes.

C'est une maladie nouvelle, ce n'est qu'en 1977 que l'arthropode vecteur (ixodes Dammini) a été identifié par Steere (in3). En 1982, Burgdorfer (2) isole l'agent pathogène (Borrélia Burgdoferi)  dans les tiques, et en 1983 Steere isole Borrélia dans les prélèvements humains, et met au point un sérodiagnostic.
Sur le plan clinique la maladie est caractérisée par deux phases (8) :

Une phase précoce comportant de façon variable, des manifestations neurologiques (15 à 80%) où la triade caractéristique comporte une méningite lymphocytaire, une radiculite et une paralysie faciale 9), des manifestations cardiaques à type de troubles de la conduction et des manifestations rhumatologiques (3).

Au cours de la phase tardive, sont observés l'acrodermatite chronique atrophiante et le lymphocytome borrélien (3).

Le diagnostic est basé sur la sérologie, essentiellement Elisa et l'immunofluorescence indirecte (3).

 

 

 

EPIDEMIOLOGIE :

 

1.                L'agent pathogène : est une Borrélia (B) qui appartient à la familles des spirochatacées. Il en existe quatre espèces : B. Burgdorferi sensu stricto responsable des formes articulaires decrites aux U.S.A., B. Garinii associé aux formes neurologiques essentiellement en Europe et en Asie, B. Afzelii, agent de l'acrodermatite chronique atrophiante rapportée essentiellement en Europe, et B. Japonica qui sévit au Japon et semble peu pathogène.

C'est un germe très exigent, sa culture est possible, mais très difficile nécessitant un milieu très complexe appelé BSKII.

 

2.                L'agent vecteur : est une tique, arthropode du groupe Ixodes(I). Il en existe plusieurs variétés dont I. scapularis (ou Dammini) qu'on observe sur la côte est, le centre et le sud des U.S.A., I. pacificus sur la côte ouest des U.S.A., et  I. ricinus en Europe.

Le cycle évolutif comporte 3 stades qui sont tous hématophages et transmettent le spirochète. Ces stades évolutifs ont une activité saisonnière, les adultes sont actifs essentiellement en automne, les larves en été et les nymphes au printemps.
Ces vecteurs exigent un environnement particulier pour se développer : ni trop chaud, ni trop sec et une humidité au sol de plus de 80%. Les lieux propices concernent donc les régions boisées, broussailleuses et forestières.

3.                Le réservoir de virus : Il est vaste et intéresse de nombreux espèces d'oiseaux et de mammifères sauvages et domestiques. Les larves parasitent essentiellement les petits mammifères (rongeurs, insectivores) et les oiseaux, les nymphes, les petits mammifères et le chien, et les adultes, les mammifères de taille moyenne. Les animaux domestiques de plus en plus incriminés peuvent rapporter les tiques dans les habitations et expliqueraient les formes urbaines. Les oiseaux migrateurs, porteurs de tiques, sont impliqués dans l'extension de l'infection.

 

4.                Le  mode de transmission : La transmission se fait après morsure par la tique, en règle indolore. Cette transmission dépend de la durée du repas sanguin et du taux d'infestation des tiques. Le risque de faire une borréliose après piqûre de tique ne dépasse en fait pas 3% d'après une méta analyse faite en 1993 (8). La transmission foeto-maternelle est possible : elle est de 0,8% chez les nourrissons vivant en zone d'endémie, contre 0,080% en dehors (in8).

 

5.    Les sujets exposés : Essentiellement les gardes forestiers, les bûcherons, les chasseurs et les campeurs, mais la maladie de peut aussi s'étendre au milieu urbain par l'intermédiaire des animaux domestiques.

 

6.    Répartitions géographiques : La maladie est décrite essentiellement aux USA(9), et en Europe où l'incidence annuelle est estimée à 300 en Autriche, et 16,5 en France. Elle est de 14,7 en Oural en Sibérie de l’ouest (in 7). La maladie est rarement décrite en Afrique (3 cas rapportés entre 1987 et 1993), mais la fréquence réelle est sûrement sous estimée, sachant que l'environnement géo - climatique se prête bien à la croissance des tiques (1,5,6).

 

LA  MALADIE DE LYME EXISTE T-ELLE VRAIEMENT EN TUNISIE?

 

La réponse à cette question est apportée par les études épidémiologiques et cliniques.

 

1.     Sur le plan épidémiologique :

 

L'existence du vecteur de la maladie a été prouvée dans la région  Ain Draham, située dans le nord ouest du pays en 1989 par Zhioua et al (11). Cette équipe a récolté 300 tiques qui ont été envoyé par avion en Suisse pour étude.    252 ont péri pendant le voyage, les 48 restantes correspondaient à un Ixodes Ricinus (46 femelles et 2 mâles).12 souches de spirochète ont été isolées par culture sur milieu BSKII dans les organes des tiques.

En fait, l'environnement géoclimatique (région forestière, humidité au sol supérieur à 80%) se prête bien à la prolifération des tiques. Le réservoir de virus, constitué par les rongeurs, les mammifères de taille moyenne (renard, loup ...) et les animaux domestiques, ne manque pas dans cette région rurale et forestière. A côté de cela, les oiseaux migrateurs et l'importation de bétail infecté d'Europe peuvent constituer un facteur de dissémination de la maladie dans le pays.

Pendant la même période (1989), cette équipe (11) a prélevé du sérum de malades hospitalisés à l'Hôpital Ain Draham, pour des pathologies diverses. L’étude par la méthode Elisa a montré la présence d'anticorps anti-Borrélia Burgdorféri ans 10 % des cas.

Des cas cliniques ont été rapportés par des auteurs tunisiens (Institut Pasteur [non publié], 10) depuis 1990.

Dans un travail effectué à l'Institut Pasteur et non publié, le Test Elisa réalisé depuis 1990, chez 93 patients présentant des manifestations inexpliquées (fièvre, signes articulaires, péricardite) est positif dans cinq cas. Il s'agissait de malades de sexe féminins, âgés en moyenne de 19; ans (extrêmes 5 et 40 ans), dont trois sont originaires du nord ouest. L'évolution sous antibiotiques a été favorable dans deux cas et non précisée dans les autres cas.

Entre 1988 et 1992, vingt trois cas d’érythème migrant ont été rapporté par l'équipe de dermatologie de Sfax (10). Il s'agissait de dix hommes et treize femmes, âgés en moyenne de 40,6 ans (20 à 67 ans). La trace de la piqûre de la tique a été notée chez vingt malades (87%), huit se souviennent de la piqûre. Huit malades seulement auraient été revues après traitement antibiotique.

 

 

 

En conclusion : L'existence du milieu géoclimatique propice à la prolifération des tiques, l'identification de cette dernière dans la région de Aïn Draham, l'isolement du spirochète dans ces tiques, la positivité du sérum chez des malades pris au hasard, et la description de quelques cas cliniques, permettent de confirmer l'existence de la maladie de Lyme en Tunisie.


REFERENCES

 

1.     Becq-giraudon B, Breux J Ph, Herpin D, Demange J.  Un cas de maladie de Lyme contracté en Afrique noire, Sem Hôp Paris, 1987;63:1249-1250

2.      Burgdorfer W, Barbour G, Hayes SF, Benach JL et al. Lyme disease : A tick-Borria spirachetosis? Science 1982;216:1317-1319

3.     Gribier B, Lipsker D. Borreliose de Lyme, revue générale, Nouvelles Dermatol 1993 ;12:622-638

4.     Ferte H. L'épidémiologie de la maladie de Lyme. L'Eurobiologiste 1996;221: 15-21

5.     Ginsburg Ch, Saini-val C, Eixenbaum JF, Degos D. maladie de Lyme Africaine Presse Méd 1991;42:216-2

6.     Nozais JP Assous M, Cordier F, Gentilini M. Un cas probable de borréliose de Lyme contractée au Mazambique, , Bull Soc Path Ex 1993,86: 345-6

7.     Perez-eid C, Pichon B, Zhioua E, Tremel N, Villeret R, Deruaz D, et al. La borréliose de lyme, maladie émergente liée à l'environnement, Bull Acad Natle Med, 1998;182:267-283

8.     Ruel M.  Borréliose de Lyme. Ann Med Interne 1993,144:117-126

9.     Uldry PA, Bougouslavsky J, Regli F, Kuntzer Th. Neuroborréliose et maladie de Lyme, Editions techniques, Encycl Med Chir (Paris-France), Neurologie, 17051 B40, 1991, 6p.

10.            Zahaf  A, Bouassida S, Boudaya S, Turdi H. La maladie de Lyme à SFAX, Ann Dermatol et Vénérol 1994,6:177-9

11.            Zhiouat E, Hu Ch, Gern L, Rais O, Naziha B, Aeschlimann A. Sur une spérochétose à tiques (Borréliose de Lyme?) dans le nord ouest tunisien, thèse de Doctorat en Science, SUISSE.